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«
Connaissez-vous
l'histoire de la fount des morts dit le grand père de sa voix grave
?
»
Du
bout de sa canne il remue doucement les braises et attise le feu
d'un air détaché. Les flammes montent autour de la marmite et projettent
au fond de la pièce des ombres qui paraissent vivantes, des ombres
qui s'animent, tandis qu'à l'extérieur le vent d'hiver fait entendre
sa plainte lugubre. Le vieux scrute les visages de son air farouche,
puis il raconte.
«
Tous les soirs, lorsque la lune est sortie de derrière la montagne,
il ne fait pas bon se promener hors du village vers le cimetière.
Car tous les soirs il s’y passe de drôles de choses. D’abord des
bruits bizarres, comme des plaintes, semblent monter de la terre,
puis des ombres s'animent autour de la chapelle... Les tombes prennent
vie, les grosses pierres tombales bougent, et furtivement, les morts
se lèvent. Ils se regardent de leurs yeux éteints, se concertent,
on entend des sortes de conciliabules murmurés, chuchotés, puis
soudain, les morts sont tous debout. Ils sont là, des centaines,
raidis, les yeux fixes, l’haleine vide.
Imaginez, dit
le vieil homme, ces gens qui sortent de terre, les voyez-vous ?
Ils vous regardent, ils sont là, près de vous ! Regardez leurs ombres
sur les murs !
Les
morts forment une procession et tant pis pour celui qui croise leur
route... il sera bientôt parmi eux Tous ensemble ils se dirigent
vers la porte du cimetière, la lourde grille de fer forgé grince
dans la nuit. La longue file s'avance sur la route, descend vers
les Escalcades et, lentement, sans bruit atteint la source qui jaillit
du rocher. Et là les morts, chacun son tour, se désaltèrent, boivent
la vie de la terre, longuement, goulûment. Leur soif apaisée ils
s'en retournent comme ils sont venus.
Au
matin il ne reste nulle trace de ce qui s'est passé. Tout est revenu
dans l'ordre ; mais, la nuit suivante, tout recommencera, et ainsi
jusqu’à la fin des temps.
- C'est
pour cela, dit le Père, prenant la parole, que jamais, jamais, il
ne faut aller la nuit vers le cimetière, car s'il s'en rendent compte,
les morts vous prendront avec eux. Il ne faut jamais boire non plus
l'eau de la fontaine des morts, même si vous avez très soif. Puis,
comme pour lui-même, il ajoute : on dit pourtant que son eau est
miraculeuse.
-
C'est vrai, renchérit la Mère, vous savez, la Raymonde, celle qui
boitait à cause de la polio qu'elle avait eu quand elle était petite,
eh bien, un jour en remontant par la traverse elle a glissé et s'est
étalée de tout son long sur le bord du chemin, elle s'est copieusement
sali les genoux. Ne voulant pas rentrer aussi sale au village,
elle se lava longuement à la source ; puis, comme si de rien n'était
elle rentra chez elle.
Eh bien, vous me croirez si vous le voulez, mais le lendemain, personne
n'en croyait ses yeux : la Raymonde était sortie, et même qu'elle
avait oublié sa canne, mieux, elle ne boitait plus du tout et courrait
tout partout comme un lapin ! A tous ceux qui lui demandaient ce
qui s'était passé, elle racontait que l’eau de la fontaine l’avait
guérie ! »
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